La citation du jour : "le plus dur quand on choisit d'accoucher à la maison, ce n'est pas de le faire sans péridurale, c'est de faire face à la pression sociale" M. C.
Qui sommes-nous ?
La mère faisait de l'archèterie en 1993, et travaille actuellement dans l'édition. Agée de 25 ans lors de la naissance du 1er enfant et de 32 ans pour le deuxième, elle a toujours aussi mauvais caractère.
Le père, violoncelliste en 1993, dirige maintenant un conservatoire de musique et de danse. Portant bien ses 34 ans en 1993, il est encore plus beau aujourd'hui à 40 ans (dixit la mère).
1993 : Une première grossesse et un accouchement dans la norme.
Lorsque nous avons appris que nous attendions un enfant, nous avons suivi la démarche la plus courante, à savoir l'inscription dans une maternité pour le suivi de grossesse, la préparation et l'accouchement.
Il nous paraissait à l'époque évident qu'il n'existait pas d'alternative à cette procédure, tant les étapes semblaient incontournables et normales : visites au rituel immuable, touchers vaginaux, prises de sang, analyses d'urine, échographie, monitoring, séances de préparation en groupe.
La période prénatale
Les séances de préparation étaient essentiellement centrées sur le souffle et sur la péridurale. Les différentes phases du travail n'étaient guère abordées que sous leurs aspects techniques (et non psychologiques). A la question de savoir s'il était possible d'accoucher dans une autre position qu'allongée, il nous a été répondu que cela n'était pas recommandé et encore moins prévu. On parlait bien un peu du bébé, son petit nom c'était embryon ou foetus, mais surtout de sa sécurité. Lui on ne lui parlait pas.
Des contractions fréquentes vers le 6ème mois de grossesse (col raccourci, fermé), ont abouti à une hospitalisation de 6 jours (perfusion, monitoring, interdiction de se lever), suivie d'une obligation de garder le lit pendant les deux derniers mois, et une médicalisation lourde (spasfon, utrogestan-interdit depuis en raison de sa dangerosité-, salbutamol...).
Une ouverture tardive vers d'autres horizons
A la faveur de cet alitement forcé, nous avons commencé à lire des ouvrages américains et australiens, nous découvrions qu'il existait des protocoles médicaux moins lourds et invasifs, d'autres positions pour l'accouchement. Puis un ami nous a parlé de l'haptonomie, et de l'accueil du bébé. Nous avons donc suivi trois séances, qui nous ont permis d'établir à partir du 7ème mois une relation plus intime avec notre bébé.
L'accouchement
Trois semaines avant le terme, il fallut se rendre quotidiennement à l'hôpital pour un contrôle (oui le bébé bouge bien, non vous n'accouchez pas encore...).
Et puis quinze jours avant terme...
La mère : la poche des eaux se fissure, je constate un goutte à goutte constant (était-ce donc ça que perdre les eaux ?) dans la matinée. Terrorisée par les spectres de l'infection et des cordons coincés contre lesquels on m'avait mis en garde lors des séances de préparation, je me précipite à l'hôpital. Au secours j'accouche ! Sauvez-moi ! On m'allonge, la sage-femme effectue un monitoring. "Oui Madame, vous accouchez, regardez la courbe, c'est une contraction".
Quelques instants plus tard on m'annonce qu'il va falloir me transférer ailleurs, dans un autre hôpital ou une clinique peut-être... En raison de travaux de rénovation il n'y pas assez de salles de travail!!! On nous transporte en ambulance dans un autre hôpital à Paris.
La mère : A l'arrivée, une sage-femme peut-être ?(je n'ai jamais su qui était qui) me fait un toucher vaginal pour évaluer le degré de dilatation du col et rompt la poche des eaux, c'est le déluge (diantre ! ça c'est perdre les eaux), les contractions se bousculent. Nous sommes en salle de travail, trop chaude trop froide, trop verte, trop moche. Allongée sur le dos je subis les contractions, je n'ai qu'une envie, m'enfuir mais tout me retient, ceinturée par le monitoring ("juste pour écouter "m'a-t-on dit) entubée par la perfusion ("au cas où" m'a-t-on dit). Chaque acte médical est réalisé impeccablement, c'est un ballet féérique que de voir entrer et sortir tant de monde. C'est pour moi tout ça? On s'affaire, je vomis (mais pourquoi, ai-je donc peur ? personne ne me parle de phase de transition, de dilatation du col). Vais-je vomir longtemps ? Mes ballerines ne répondent pas, on me propose une péridurale à la place, c'est maintenant ou jamais me dit-on. Oui, je ne la veux pas, non je la veux. Je capitule. Lorsque l'anesthésiste repart je ne sens plus rien. Que c'est pratique! Mon mari et moi papotons, ce n'est plus une salle de travail, c'est un salon de thé ! Cependant, les contractions ralentissent, on injecte de l'ocytocine pour accélérer les choses. Allez Madame il va falloir pousser maintenant, le bébé souffre. Allez-y poussez, poussez. Mais je ne sens rien moi, et comment pousser avec les jambes en l'air ? Les sages-femmes se relaient pour s'appuyer sur mon ventre tandis que le docteur prépare ses forceps (ou était-ce le contraire?) Malgré la péridurale et mon mari qui me tient la main, je souffre dans mon corps d'être réduite à une chose que l'on triture et que l'on coupe (l'épisiotomie) pour tirer mon bébé hors de moi.
Bravo, c'est un garçon, "ils" l'emmènent après l'avoir posé de manière éphémère sur mon ventre. Le doc' se débrouille avec le placenta, car ce qui se passe dans mon utérus ne me regarde pas, pas plus que le nombre de points de suture dont il ourle généreusement mon périnée avant de partir. L'enfant revient, lavé, aspiré, habillé. Et pour qu'il soit encore plus beau sur sa photo de naissance, quel souvenir merveilleux, il a les yeux jaunes de collyre antibiotique ("au cas où", nous dit-on...).
Période post-natale
Physiquement affaiblie, les jambes gourdes, je me laisse transporter à ma chambre. Je réclame mon bébé , je vitupère contre ces puéricultrices qui veulent que je dorme ou que je laisse pleurer mon fils (il va devenir capricieux si on le prend tout le temps dans les bras etc...). Je dois crier (fort) pour qu'on ne lui donne pas de biberon en attendant la montée de lait. J'essaie de me reposer malgré les visites, les sages-femmes très gentilles , les aides-soignantes adorables, les dames de service, le pédiatre, le photographe, la psychologue etc...je crois que j'en oublie. De plus et comble de malheur, je supporte mal les thermomètres froids dans l'anus à six heures du matin, mon fils aussi. Je veux rentrer à la maison, mais ce n'est pas moi qui décide me dit-on. Au cas où...
Quelques années plus tard....
Mon mari et moi-même sommes de nouveau enceinte. Ma gynécologue me prévient, il faut s'inscrire tout de suite en maternité sous peine de ne pas avoir de place. Je lui fais part de notre désir d'accoucher autrement, plus naturellement peut-être? Sait-elle si l'on peut accoucher à domicile à Paris ? Elle me lance un regard incrédule et me répond que cela ne se fait pas, c'est trop dangereux. Me met en garde sérieusement, et tente gentiment de m'ôter toute volonté de dévier de la norme.
Nous aurions tant voulu trouver une alternative à l'accouchement médicalisé, mais nous nous inscrivons tout de même dans une maternité. Dès la première visite administrative, le ton est donné, on me fait clairement comprendre que la grossesse est un état pathologique grave ayant des répercussions terribles sur mon intellect.
Je passe des heures à faire la queue ( mais jamais la bonne) à attendre devant un guichet qui ferme lorsque c'est mon tour, à attendre. Les consultations, les pipi, les touchers vaginaux, les dames de service débordées, qui aboient les noms, les écorchent, houspillent ces patientes qu'elles terrorisent jusqu'a la passivité, moi y compris. Abattue, je me sens piégée dans l'engrenage d'un système que je déteste.
Les hasards des rencontres au bac à sable...
Je rencontre l'amie d'une amie, mère de deux enfants et enceinte du troisième. J'apprends qu'elle a accouché à domicile. En France, à Paris... C'est donc possible ! Je prends fébrilement les coordonnées de la sage-femme...
Notre premier rendez-vous et les suivants
Mon mari et moi-même sommes enthousiastes, nous voici enfin sur la voie que nous désirions : accoucher à domicile, en sécurité, sans médicalisation excessive. Et la cerise sur le gâteau, suivre une préparation centrée sur notre bébé en devenir. Nous alternons les rendez-vous d'haptonomie et les consultations. La vie se déroule sans inquiétudes particulières malgré des contractions fréquentes. La sage-femme ne s'inquiète pas, nous non plus, nous apprenons à relativiser et remettre les choses en perspective. Rapidement nous nous sentons reprendre possession de nous-mêmes et de notre grossesse que l'on ressentira jusqu'à la fin comme un état normal trouvant sa place dans notre quotidien. Pour préserver notre tranquillité, nous devons renoncer à faire part à notre entourage de notre projet d'accoucher à domicile, mal compris par la plupart des gens.
L'accouchement
5 heures du matin. Je me réveille, prise d'une frénésie de nettoyage. A 7h30 je ressens les premières contractions. N'ayant pas à me déplacer à la clinique, je peux continuer à vaquer à mes occupations courantes, en attendant l'arrivée de la sage-femme : j'habille mon fils aîné pour l'école, je fais la vaisselle, je déambule dans l'appartement. Très rapidement les contractions se rapprochent et deviennent plus fortes. Je reste debout, en appui contre la table ou dans les bras de mon mari. Je me concentre sans parler. C'est à la fin de la période de transition que je ressens pour la première fois cet extraordinaire besoin de pousser. Je ne peux plus parler devant l'intensité, non pas de la douleur mais de mes émotions, je grogne, je suis la mère millénaire, l'animal, le mammifère. Assise sur le bord d'un fauteuil, lovée dans les bras de mon mari, je sens mon bébé qui descend. J'exulte d'être consciente de ces sensations ni violentes, ni insurmontables. Grâce à l'haptonomie et l'absence de péridurale ces contractions ont enfin un sens. Avec calme la sage-femme me guide, je n'ai pas peur, je perçois sa voix qui m'encourage à entourer mon bébé des mains et l'inviter vers sa naissance.
...et il est là, sans violence.
Je m'accroupis pour la délivrance, nous papotons, commentons ces instants extraordinaires qui libèrent des flots d'émotion.
La période post-natale
La période post-natale prend des allures de fête; sitôt les soins indispensables donnés, nous nous attablons tous, sage-femme, mari, accouchée (et nouveau-né) pour un copieux repas, café et chocolat. Je me sens si bien. D'avoir accouché sans douleur, sans panique, entourée d'êtres aimants. Les visites de suites de couches de la sage-femme, qui s'espacent pourtant avec le temps, prolongent encore l'euphorie.
Le point de vue du père
J'avais plutôt bien vécu le premier accouchement. Je m'étais découvert une sorte de sang-froid de commande (pas question de faire état de mes angoisses, il s'agit d'aider mon épouse, d'être efficace), qui m'a permis de relativiser d'emblée tout ce qui se passait, et de contenir également le flot des sentiments contradictoires qui peuvent assaillir un jeune père dans de tels moments. Sitôt enfilée la blouse verte qu'on m'avait demandé de passer, je me suis un peu transformé en "assistant du corps médical", par définition moins performant qu'un "professionnel".
Quand ma femme a évoqué son désir, pour notre deuxième enfant à venir, d'accoucher à la maison, je n'ai pas été convaincu d'emblée. Mon souvenir du premier accouchement n'était pas si mauvais que cela; peu informé sur l'accouchement à domicile, je me demandais si cela n'était pas risqué? J'ai donc tenu à être présent à la première rencontre avec la sage-femme, pour bien mesurer les enjeux de cette décision. J'avais également une question précise à lui poser : et le père dans tout cela? Devant la cohérence de ses réponses à toutes nos questions, mes doutes sont tombés, et je suis sorti de ce premier entretien avec une confiance qui ne s'est pas démentie par la suite.
Lors du deuxième accouchement qui s'est donc déroulé à la maison, j'ai eu l'impression de vivre les choses avec une plus grande intensité. Que s'était-il passé? où résidait la différence? Sans doute dans la qualité de la préparation, où j'avais la sensation que ce que je vivais de l'intérieur recoupait ce que vivait mon épouse; l'impression de mieux ressentir ce qu'elle ressentait. Je me suis senti à ma vraie place, sans avoir à jouer un rôle, sans me sentir un intrus : élément naturel dans un processus naturel, je participais à toutes les phases du travail avec une intensité décuplée. A aucun moment je n'ai ressenti la moindre inquiétude. Après l'accouchement et les gestes médicaux nécessaires dispensés par la sage-femme, le fait d'être à la maison, de prendre un déjeuner réparateur, d'avoir un moment de calme tous ensemble restera comme un souvenir indélébile. Il m'arrive souvent depuis de m'émerveiller de ce fait si simple et si extraordinaire : pouvoir jouer avec mon fils à l'endroit précis où il est venu au monde.
Et maintenant ?
Recommencer.
Notre petite Ariane est née... chez nous.
Quel bonheur !
Quel bonheur d'être chez soi, de voir Philippe et Chloé faire un feu dans la cheminée, prendre une tisane dans un fauteuil en croquant du chocolat, pouvoir prendre un bain quand on veut. Lire une histoire à Chloé, la regarder faire une tour de Lego... Quel luxe de pouvoir aller aux toilettes quand on en a envie ! Déambuler chez soi, entendre Philippe préparer une grande pizza avec Chloé pour notre repas du soir... Bavarder avec notre sage-femme, qui est arrivée et qui s'est assurée que tout se passait bien.
Et puis Agnès aussi est arrivée pour être disponible pour Chloé, il est 18H30 et tout va s'accélérer.
Le repas est prêt, j'entends Agnès et Chloé bavarder dans la chambre à côté. Chloé a choisi un livre : "Ma vie d'avant ma naissance" de Dolto : elle sait bien et sent bien ce qui est en train de se passer.
Les contractions deviennent très vite des poussées intenses. Philippe est là, derrière moi, et saura les décrire mieux que moi ! On a à peine le temps de se préparer que déjà Ariane est là, dans mes bras... Elle est née dans le flot des eaux qui se rompaient...
Un peu d'oxygène pour cette petite fille née si vite et déjà sa grande s¦ur pointe son nez à la porte de sa chambre : " voir le bébé". Et c'est les éclats de rire qui fusent avec les bisous : "Oh ! le bébé !.."
Chloé retourne jouer un peu à côté, le temps que l'accouchement se termine : Ariane tète un peu, puis c'est le placenta qui arrive. Philippe est parti à la cave chercher la baignoire pour Ariane. La sage-femme vérifie que tout va bien pour moi aussi et Chloé revient voir son papa donner son premier bain à sa petite s¦ur. On ne retrouve plus l'appareil photo... Tout s'est passé si vite qu'on a l'impression de flotter sur un nuage. On fait réchauffer la pizza. On habille Ariane, je vais prendre une douche et me changer. Chloé va aller se coucher... Elle a besoin de sa maman et d'un peu de lait ce soir...
Ambiance de fête : on est heureux. On se mange une glace, puis on se fait une soupe...
Il est 22H et la sage-femme va rentrer chez elle. Encore un accouchement qui se fait très vite : "Ma femme est toujours dégoûtée de voir à quelle heure je rentre !". Je l'entends encore, juste après l'arrivée fulgurante d'Ariane : il avait failli se faire prendre de vitesse : juste le temps de se changer, d'enfiler ses gants, il a dû ouvrir sa mallette en tenant Ariane d'une main...
Elle est soufflée elle aussi quand elle est là : "Quel métier de fous" dit-elle! Et puis plus tard : "Tu ne trouves pas ça merveilleux de te dire que tu viens d'accoucher et que tu es debout chez toi ?" À vrai dire oui et non ... C'est merveilleux, mais cela me semble tellement normal, je suis tellement heureuse, c'est exactement comme ça que j'envisageais cette naissance. Ce sont les pratiques des autres qui sont anormales. Les autres, qui au nom de la sécurité infligent tant de violences à cette femme, cet homme et cet enfant qui sont tous les trois en train de vivre un des moments uniques de leur vie... et qui sont obligés de faire rentrer ce morceau de leur histoire dans le cadre rigide d'une institution qui préfère appliquer le même carquant de prévention à tous plutôt que d'affiner leur compétence médicale à dépister et traiter rapidement les anomalies qui peuvent toujours se présenter et qui nécessitent leur présence.
Souvenir de ces mille petites blessures infligées lors de mon accouchement de Chloé à la clinique. Blessures qui mises côte à côte avaient été longues à cicatriser...
(Un accouchement programmé - déprogrammé - reprogrammé pour être déclenché pour finalement une petite fille de 3kg500.)
Pourquoi est-il plus "sécuritaire" d'être attaché sur une table ?
La perfusion à la place du chocolat, la ceinture pour contrôler les contractions (comme si le ventre n'était pas suffisamment tendu à ce moment-là), une deuxième ceinture pour contrôler en permanence le c¦ur du bébé alors qu'on peut faire ça seulement de temps en temps...
Possibilités limitées pour trouver une position où on est bien.
Pourquoi percer la poche des eaux alors que c'est moins douloureux pour la mère comme pour le bébé si elle est intacte jusqu'au bout ? Pourquoi prescrire un lavement et préférer poser une sonde urinaire plutôt que de laisser la maman aller aux toilettes ? Pourquoi appuyer sur le ventre pour vider l'utérus du sang qui reste alors que mettre le bébé au sein provoque des contractions qui ont le même résultat ?
Pourquoi nous prendre pour des malades à assister alors qu'on est en train de donner la vie ?
Clin d'œil :
L'appareil qui reste à inventer pour une gestion des accouchements encore plus industrielle : un doigtier posé en permanence pour mesurer continûment l'ouverture du col.
Ainsi, une seule sage-femme aux commandes dans une tour centrale reliée aux différentes salles de naissance pourrait surveiller encore plus d'accouchements déclenchés en même temps :
Elle aurait en face d'elle un grand tableau de bord avec les affichages des appareils enregistrant les contractions, le c¦ur du bébé, la tension de la mère et le débit des différentes perfusions et l'ouverture du col. Elle pourrait ainsi ralentir ou accélérer le travail afin qu'une seule équipe puisse s'occuper de l'expulsion proprement dite.
De toute façon, la mère étant anesthésiée plus besoin de s'occuper de ses états d'âme, elle peut passer le temps tranquillement.
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